Histoire locale

Commerçants de Bou au début du XXème siècle

 1 / Le moulin du Clos l’Evêque

 Carte postale ancienne - 1920 - Coll. Ch. Chenault

 

 Suite à l’étude présentée dans le bulletin municipal 2016 relative à l’artisanat de Bou au début du XXe siècle, nous poursuivons cette année, comme prévu, avec les commerces. Hormis les métiers de la bouche (boulangers-meuniers, charcutiers et bouchers) on compte à cette époque, au village, quatre épiceries-merceries-rouenneries-quincailleries.

 

Les boulangers-meuniers

 

Il est difficile avant 1914 de dissocier le métier de boulanger de celui de meunier. A cette époque dans nombre de familles le pain est encore cuit à la maison. Ce sont les meuniers qui, en plus de fabriquer la farine, sont parfois boulangers. Il y eut de nombreux moulins à vent dans notre commune. En 1843 on peut en dénombrer pas moins d’une douzaine1. En 1870 il n’en reste plus que quatre. Le seul à subsister au début du XXe siècle est celui du Clos l’évêque (actuellement 17 rue de Meulin) appartenant depuis 1900 à Charles Percheron-Aubert (1863-1944), meunier et boulanger. Grâce à la lecture des livres de comptes d’anciens meuniers comme Pierre Rifflet (1804-1853) ou Simon Aubert (1796-1852), nous nous apercevons que les meuniers, sans doute, parce qu’ils étaient propriétaires de « voiture à cheval », avaient, hormis le fait de livrer de la farine et du pain, beaucoup d’activités annexes. Ainsi Simon Aubert transporte briques, carreaux, ardoises, tuiles ainsi que le merrain et les charniers (échalas) qui arrivent au port de la Binette. Ce commerce est encore plus important pour Pierre Rifflet dont le moulin se trouve, aux Thiertes à proximité de ce port (Cf. ci- après : Pierre Rifflet (1804-1853) meunier des « Tertres »).

 

Le meunier-boulanger était parfois payé en nature. En feuilletant les almanachs d’un agriculteur-vigneron de Bou (1862-1925) nous relevons que de 1904 à 1914 celui-ci échange blé contre pains. En 1912, 1913 et 1914 : 1 hl de froment contre 16 pains de 2 kg. Chez le boulanger, le pain était alors payé « la taille ». Celle-ci était constituée de deux baguettes de bois qui s’enclenchaient l’une dans l’autre, une partie restant au client l’autre au boulanger qui à chaque livraison faisait une « coche » (entaille) 2 . Le 28 juin 1917 l’agriculteur-vigneron dont nous avons parlé précédemment paye sa « taille » de pain s’élevant à 61 kg et 28 gr avec un sac d’avoine de 89 kg.

  

  

Les charcutiers et bouchers

 

Durant le 1er tiers du XXe siècle, tout ce qui a trait aux cochons est l’affaire des Lacroix. Le 7 janvier 1889, Jules Lacroix charcutier domicilié au bourg de Bou, se marie avec Félicie Mauger. Il décède à 42 ans, en mars 1909. Sa veuve continue de tenir la charcuterie jusqu'à sa propre mort qui survient lorsqu’elle a 60 ans, en 1931. L’oncle de son mari, nommé Louis Lacroix-Guyot (1857-1932) ainsi que le cousin Charles Lacroix-Cristou-Beauvais (1886-1955), bien que vignerons à l’état civil, l’aident dans cette tâche en allant notamment tuer les cochons à domicile ce qui est le cas dans pratiquement toutes les maisons. Charles Marché prend la succession des Lacroix. Durant l’année 1927 il déclare à la commune l’abatage de 84 cochons.

 

Pour ce qui est de la viande de veau ou de bœuf, il n’y a pas de boucher boumien. En revanche deux dépôts existent certains jours de la semaine, l’un 20 rue du Bourg, tenu par la famille Daubigny de Pont-aux-Moines, l’autre 10 rue du Puits de l’Orme tenu par Hilarion Jolivet-Nérot de Chécy. La commune ne voulant pas faire de jaloux se fournit pour le traditionnel veau rôti du 14 juillet, chez Jolivet en 1906 et 1908 et chez Daubigny en 1907 et 1909. L’enseigne en marbre « Daubigny-Reffier » du 20 rue du Bourg a été récemment retrouvée dans le grenier de cette maison, quant au 10, rue du puits de l’Orme, on peut encore y voir la barre munie de crochets fixée au dessus de la fenêtre l’étal de boucherie. Les factures à entête « Daubigny-Reffier » s’échelonnent de 1899 à 1909. François Daubigny-Reffier étant décédé le 30 janvier 1911, c’est son fils Georges qui prend sa suite. Elle sera, hélas, de courte durée puisque celui-ci qui s’est marié avec Fernande Rousse, est mobilisé en 1914 et tué en 1917, il a 33 ans. À cette même adresse, Paul Roland-Tuillard (1888-1951), également boucher à Pont-aux-Moines lui succédera. Rue du puits de l’Orme, Fernand Decourty (1873-1949) prendra la place d’Hilarion Jolivet (1856-1940). Viendront ensuite jusqu’en 1939, Robichon, Joigneau et Hurteau.

 

 Les épiceries-merceries- rouenneries-quincailleries

 

Nous avons déjà évoqué sommairement les épiceries quand nous avons traité des cafés de Bou (Bull Mun de 2014), ces deux activités étant souvent liées. Si nous consultons l’Annuaire général d’Orléans et des communes du Loiret de 1905, nous trouvons de mentionné, à la rubrique « Epiciers et Marchands de nouveautés » : Bonneau-Auger, Veuve Ducloux-Durand, Veuve Malsang et Veuve Sellier. Augustine Bonneau-Auger dite « la Mère Wilfrid » dont l’épicerie se trouvait 24 rue du Bourg, maison où naquit Moïse Bonneau (Cf. Bull Mun de 2012), deviendra veuve en 1906 mais continuera à tenir sa boutique jusqu’en 1930. De 1909 à 1914 elle fournit la commune en pétrole, mèches et vers de lampe. Virginie, Thérèse Durand, « la veuve Ducloux-Durand » dont l’épicerie se trouvait 13 rue du Puits de l’Orme décède en novembre 1905. Maxime Barrier acquiert cette maison sans l’habiter.

A cette époque la grange sert de local à l’atelier public de distillation. Jules Chenault y installe son alambic. La veuve Malsang (Désirée Mauchaussat) se remarie en 1909 avec Eugène Miarment. Elle s’occupe de son commerce avec sa fille Marguerite qui disparait, en mars 1913, âgée de 23 ans, puis avec son gendre Aimé Duneau. Celui-ci qui s’est remarié en juin 1914 est, bien sûr, mobilisé en août 1914. Sa nouvelle épouse tient le café. Le 9 août 1917, juste avant d’être nommé sous-lieutenant, il est cependant en permission à Bou où il établit une facture à la commune car il a fourni « 1 dîner pour 9 soldats ». Un an plus tard, c’est lui même qui « tombe au champ d’honneur » à Autrêches dans l’Oise. La « Miarmende » continue toutefois de tenir l’épicerie qui fera office de recette buraliste de 1925 à 1930. En 1934, son petit fils Michel Duneau prend sa suite. Armantine Goujon, veuve Sellier, dite « Armance », qui tient une épicerie à l’entrée de la salle des fêtes actuelle, 8 rue du puits de l’Orme, décède quant à elle, en 1919. En 1906 Albert Duval ouvre un café-épicerie, 12 rue du Bourg. Sa femme Albertine dite « Titine » tiendra cette épicerie, qui fait également mercerie, rouennerie (vente de tissus) et quincaillerie, aidée de sa fille Arlette jusqu’en 1965. Comme Armance et la Mère Wilfrid, durant la grande guerre elle fournit en épicerie les « évacués » qui viennent munis de leurs bons. La maison fait aussi auberge et hôtel. Ainsi, le 19 mai 1917 Albert Duval dresse une facture à la commune pour avoir nourri (2 repas) et couché un soldat et en avoir logé deux autres.

 

Christian CHENAULT

 

 

 

 

1 - Grange Gérard, Les moulins à vent autour d’Orléans au XIXe siècle, tome I, p.p. 89-104, autoédition, Orléans, 1990.

 

2 - Chenault Christian, Le Folklore de l’Orléanais, p.p. 113-114, éd. Horvath, Lyon, 1993.

 

Les Rifflet et Jacquet des Thiertes

 

Le quartier des Thiertes, nommé localement « Tertres », voire « Tartres », correspond aux maisons situées actuellement des n°17 à 41 rue de la Binette. Sur le cadastre de 1834 il est bien différent d’aujourd’hui 1. Les grandes maisons bourgeoises sise au n° 39 et au n°17, n‘existent pas encore. La première sera construite en 1860, la seconde en 1870. En revanche, nous voyons qu’à cet emplacement existe alors un moulin. Celui-ci est la propriété de Pierre Rifflet-Jobet.

 

La partie Est des Thiertes en 1834

(35 et 41 rue de la Binette)

 

  

Pierre Rifflet (1804-1853) meunier des Tertres.

  

Grâce à Gérard Grange nous avons pu consulter le livre de compte de ce meunier. Tout comme celui de Pierre-Claude Benardeau (1791-1866) présenté dans le bulletin municipal de 2016, ce document est riche d’enseignements sur notre village. Outre la farine, nous constatons que ce meunier situé au plus près du port de la Binette se livre à un commerce important de bois et matériaux arrivés par bateaux au dit port, notamment les charniers (échalas) nécessaires à la vigne ainsi que le merrain, la latte et les cercles utiles aux tonneliers. Le 3 novembre 1826 est, par exemple, inscrit : « J’ai reçu de Mr Rocher Guillé marinier de Cosne, 24 chartées de charniers taillés en provenance de Mr Hubert de Doncy ». Il transfère aussi la terre cuite (briques et tuiles) : « Ce 4 juillet 1821 j’ai vendu au Sieur Cordier de Bou quatre cent tuiles ». Le transport des piquets d’acacia dits « charniers » est très important .Une délibération du Conseil municipal de Bou, en date du 24 juin 1838 le confirme. Celui-ci refusant de participer à aucun frais de restauration pour les chemins de la commune de Mardié conduisant au port de Pont-aux-Moines attendu « que les habitants de Mardié traversent constamment la commune de Bou par des chemins qu’ils fréquentent avec des voitures pour aller au port de la Binette charger le merin (sic), la latte et le charnier. »

  

Hormis les matériaux, Pierre Rifflet vend du vin, des légumes (navets, choux, pois, etc.) il lui arrive même de faire auberge « J’ai vendu à Pascal Brière ce quatorze avril 1826, deux bouteilles de vin a huit sous et trempé la soupe à trois personnes pour deux sous la personne ». Les relevés du meunier nous donnent aussi des indications sur les unités de capacité et de volume utilisés alors. Outre les grains et farine qui sont livrés en mesures, mines ou boisseaux, les « charniers » sont donc conditionnés en « chartés » (altération de charretées) ou en « bottes » et les navets en « hottées ». Pierre Rifflet (âgé de 49 ans) ainsi que son père (74 ans) décèdent tous deux en 1853, le premier le 9 janvier, le second le 28 décembre. Sa veuve, Julie Rifflet-Jobet, tient le livre de comptes jusqu’en 1865, payant les vendangeurs et vendant sa récolte de vin. Elle meurt en 1886. La démolition du moulin est inscrite au cadastre en 1890.

 

  

Emir Jacquet (1834-1902), homme de progrès.

 

 Félicie, la fille de Pierre Rifflet se marie à l’âge de 15 ans et demi avec Emir Jacquet le 24 novembre 1856. Celui-ci, né en 1834 à Bou et demeurant avec ses parents Jacquet-David au Carrefour, la rejoint alors aux Thiertes. C’est un homme entreprenant, dès 1860 il y bâtit une grande maison bourgeoise et se lance dans un certain nombre d’innovations agricoles. On lui doit notamment, d’après la mémoire orale, l’introduction de la culture de l’asperge à Bou. Marius Prudhomme nous racontait que son père « Prime » (né en 1869) lui disait qu’Emir avait fait défricher le terrain de l’autre côté de la levée (stade actuel) pour y planter de l'Othello et des asperges. C’était des « Jargeautiots » (habitants de Jargeau) qui étaient venus en voitures à chien faire ce travail. Ajoutant : « Emir était estimé, il avait fait du bien pour le pays, notamment empierré les chemins ».

 

 Sur le plan de la viticulture c’est aussi un précurseur, il fait venir spécialement des maçons d’Italie afin de réaliser des cuves à vin garnies de céramique, toujours existantes. De fait, que ce soit en matière de culture des asperges ou de viticulture « Jacquet-Rifflet à Bou » obtient de nombreux prix ce qui lui vaut d’être fréquemment cité dans la presse agricole des années 1890. Celui-ci décède en décembre 1902. Depuis 1898, il logeait et employait en tant que vigneron Pierre Ponthonne dont la femme va périr dans un tragique incendie en 1905, lequel ravage une partie des dépendances 2. Pierre Ponthonne continue d’exploiter la vigne jusqu’au décès de Félicie Jacquet-Rifflet qui survient en novembre 1909. La grande maison est alors rachetée par Athanasse Lefèvre et devient « la maison à Thanasse ».

 

 Jules Jacquet, (1862-1935), banquier, mécanicien, châtelain.

  

Le fils d’Emir Jacquet, tout comme son père est un homme au parcours pour le moins étonnant. Né en 1862 Jules Jacquet, quitte la culture de la vigne pour se lancer dans les affaires. De 1888 à 1890, il dirige à Orléans une société d’ordres de Bourse « l’Union Orléanaise ». En janvier 1891 suite à de mauvaises opérations de bourse il fait banqueroute et disparait subitement. Les personnes qui lui ont confié des fonds, dont plusieurs vignerons Boumiens et même l’instituteur, en sont pour leur argent. Une chanson de la mi-carême de Bou en 1891 dénonce "ce coquin qui sans tambour ni trompette a pris la poudre d’escampette avec tout leur saint-frusquin". Après un séjour à l’étranger Jules Jacquet, revient en France, se lance dans la création automobile où il fait fortune, ce qui lui permet de rembourser ceux qu’il a spoliés. Tous nos informateurs, nés en 1900 et avant, tenaient effectivement à bien préciser que leurs parents avaient finalement retrouvés leurs placements financiers.

 

Lorsqu’il vient déclarer le décès de son père, en 1902, il est alors constructeur-mécanicien à Neuilly-sur-Seine. Son invention, les amortisseurs « Jacquet-Maurel », est semble-il, très rentable, puisqu’en 1921 (après avoir divorcé de Germaine Maurel) il achète la propriété des Châtaigniers (le château avec 4 hectares de vigne) à Saint-Jean-de-Braye. C’est dans cette gentilhommière qu’il meurt le 17 mars 1935. Suite au décès de sa seconde épouse, sa fille Suzanne Grinberg-Aupourrain reste propriétaire du domaine. En 1953, elle vend la partie vignoble au groupe Drouot. La « Cité des Châtaigniers » conçue pour loger les familles de militaires américains, voit alors le jour.

  

Christian CHENAULT

 

 

  

1 - Cf. « archives-loiret.com ». Archives du Loiret / Archives numérisées / Cadastre napoléonien / Section F.

 2 - Cf. « aurelia.orleans.fr ». Bibliothèque numérique d’Orléans, Le Journal du Loiret, 6 et 9 novembre 1905.

 

Les comptes de Pierre-Claude Benardeau 1822 - 1849

Pierre-Claude Benardeau (1791-1866) (Coll. J.F. Benardeau) 

En 2014, Jean-François Benardeau, notaire honoraire d’Orléans, nous a fait l’honneur de nous remettre le livre de comptes (ou livre de raison) de son arrière grand-père, Pierre-Claude Benardeau, couvrant les années 1822-1849. Ce gros manuscrit (310 pages parcheminées au format 21 x 33 cm) est particulièrement intéressant. Outre le fait que Pierre-Claude Benardeau fut maire de Bou durant 15 ans (1828-1843), il nous apporte nombre d’informations sur les activités dans notre village durant la première moitié du XIXe siècle et nous donne aussi de précieux renseignements sur la langue parlée de l’époque.

Nous savons que Pierre-Claude Benardeau était propriétaire d’une maison qui jouxtait l’église et dont l’étage aurait servi de mairie jusqu’en 1848. C’est là, qu’avant la révolution la population apportait la dîme et la gabelle. Cette maison appartiendra aux Benardeau jusqu’en 1895. Jusqu’à quelle date Pierre-Claude Benardeau l’a-t-il occupée, nous l’ignorons. Il va en effet s’installer, probablement vers 1820, dans une maison plus cossue sur la place du bourg (actuellement 1 rue du Bourg) qui deviendra à la fin du siècle le « Café de la Mairie ». Les Benardeau sont de riches propriétaires. Dans son livre de comptes, Pierre-Claude cite des cousins à Olivet et à Mardié également marchands de vin, les Benardeau-Dufour et Benardeau-Guérin vinaigriers de Chécy étaient aussi de cette même famille. Pierre-Claude Benardeau qui s’est marié en 1811 avec Marie Françoise Benard ouvre son livre de comptes à 31 ans. Il possède alors des terres et des vignes à Bou et à Darvoy et emploie 3 vignerons dans chacune de ces communes.

Pierre-Claude Benardeau avait la chance de savoir écrire mais son écriture reste très souvent phonétique du type : « j’ai vendu deux planches de chaines à Birot le masson » (1824).

Ce livre de comptes nous renseigne également sur les unités de mesures et les modes de conditionnement utilisées à l’époque. Ainsi, le vin est commercialisé en pipes, pintes, poinçons, pièces ou quarts, le grain en poches, mines, boisseaux ou mesures. Les cercles des futailles en « roilles » ou « sisains », l’osier en « torches », les charniers (piquets de vigne) en « chartées » ou en bottes, les pommes en « hottées ».

Pierre-Claude Benardeau, né à Mardié en 1791 et décédé à Bou en 1866, était tonnelier-commissionnaire en vin et vinaigrier. L’essentiel des mentions portées sur son livre de comptes concerne donc ces activités professionnelles. Mais, par ailleurs, c’est un véritable homme d’affaire qui commercialise absolument tout, des feuilles de papier aux hectolitres d’eau de vie en passant par les groseilles de son jardin !

 

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 Ancienne maison Benardeau (Cl. RMN-1943)

La Tonnellerie 

 Pierre-Claude Benardeau fabriquait un grand nombre de tonneaux appelés localement « poinçons » ou « pièces » (d’une capacité de 228 l) ainsi que des « quarts de poinçons » qui jaugeaient, en fait, la moitié d’une pièce, soit 114 l. Preuve de l’importance de son atelier, il n’est pas rare que celui-ci livre trente tonneaux d’une seule fois aux vignerons boumiens, quand ce ne sont pas 75 comme à Louis Fouqueau, du Port le 9 mars 1824 !

Outre les futailles liées à la viticulture: poinçons, « barris » (barils, tonnelets), baquets à vendanges ou « anchots », Pierre-Claude Benardeau réalise nombre d’autres articles de tonnellerie ou de boissellerie : cuviers et tréteaux à lessive, tinettes, sceaux, baignoires, baquets à vaches, etc. Il vend aussi tout produit dérivé du bois, des simples planches aux « coupeaux » (copeaux pour éclaircir le vin) en passant par les « ganivelles », membrures, « aissailliaires », chanteaux, qui constituent les fonds des tonneaux ainsi que les barres et chevilles utilisées pour les renforcer.

Il fait également commerce de cercles qui sont à l’époque en bois. Ceux-ci sont achetés par « milliers » (42 rouelles) comme en 1825 auprès de Merlin de Chécy ou de Dubois de Saint-Denis-de-l’Hôtel et revendus à ses clients à 30 sous la rouelle, dites « roilles » (10 « roilles » valent donc 15 f). Une rouelle est composée de 24 cercles, lesquels peuvent être aussi conditionnés par paquet de six appelés « sisain » (sizain), voire « demi-sisain ». Comme précisé, ceux-ci sont généralement en chêne ou en bouleau, parfois en châtaignier, ces derniers n’étant pas produits localement. Ainsi en 1823, Pierre-Claude Benardeau troque à un marchand de Gometz-le-Châtel (Seine & Oise) six quarts de vinaigre blanc contre 162 rouelles de « cercles de Versailles » en châtaignier.

Il en est de même de l’osier qu’il rétrocède sous forme de « torches » à 12 sous la torche (25 torches coûtant 15 f), une « torche » étant habituellement composée de 150 brins mesurant d’1m à 1,30m. Enfin, il revend aussi quelques lattes et charniers (échalas) par bottes ou « chartées », ceux-ci n’étant pas de sa fabrication et étant acheminés par la Loire au port de la Binette. Le client, tel M. Martin, tailleur à Orléans, en avril 1827, doit alors payer des frais supplémentaires de voiture du port de la Binette à chez lui. C’est le meunier des Thiertes, Pierre Rifflet, qui fait le commerce des charniers arrivant au port de la Binette. Le 20 janvier 1840, Bénardeau échange une partie des 4 « chartées » de charniers qu’il lui achète (200 f) contre 14 poinçons neufs (98 f). Selon le chanoine Boullay (1723) « la douzaine » de charniers était composée de 26 bottes et la botte de 50 brins. Si la « chartée » correspondait à cette « douzaine » elle comptait donc 1300 échalas.

 Le vin

 Le principal travail du commissionnaire en vin consiste à aller soutirer le vin chez les vignerons et à « sommager » leurs futailles c’est à dire mettre en place les cercles « sommiers » utiles pour le roulage. Il va aussi les « relier », à savoir changer les cercles défectueux. Un tonneau « relié en plein » est totalement couvert de cercles. En outre, Pierre-Claude Benardeau vend le vin issu des vignes qu’il cultive à Bou et Darvoy. Les quantités en sont impressionnantes et donnent une idée de l’importance du vignoble de l’époque. Son principal client est un M. Gailleton, marchand de vin, 26 quai de Béthune, sur l’Île Saint-Louis à Paris, auquel il fournit en 1833, 181 pièces de vin rouge clair, en 1836, 317 pièces (soit plus de 722 hectolitres !), en 1837, 200 pièces et en 1840, 122 pièces. Les vins à direction de Paris partent de Pont-aux-Moines par le canal d’Orléans, « rendus conduits aux bateaux » comme spécifié dans la note du 26 octobre 1837. Il approvisionne aussi, abondamment plusieurs négociants orléanais dont Larousse & Monceaux (166 pièces en 1827), Mercier-Berrué (157 pièces en 1842) ou Percheron (148 pièces en 1842). Pierre-Claude Benardeau précise toujours « vin rouge clair », qu’il nomme, parfois (en 1832 et 1833) « auvernat », en opposition au vin rouge noir, vin du Cher ou « gascon », pour lequel il va se fournir à Orléans chez Asselineau-Chauveaux (1835 et 1837), Colliot (1836) ou Guillon (1838). A noter que cette dernière livraison du 30 juillet 1838, effectuée aux bons soins de Fiacre Boitard-Picault, autre commissionnaire en vin de Bou, a pour capacité « Une pipe, contenant deux pièces et demie, jauge d’Orléans » (soit 570 l). Il vend aussi parfois du vin blanc mais en plus petite quantité, notamment à Joseph Brouard de Saint-Jean-de-Braye : « Le 31 juillet 1827, je lui ai vendu un quart de vin blanc tout nu pour la somme de 14 francs, de plus dix pintes de vin blanc pour la somme de un franc, quatre sous ».

 Le vinaigre

Bien que ce soit dans de moindres volumes, Pierre-Claude Benardeau vend aussi beaucoup de vinaigre. Ainsi, fournit-il Ligneau-Bérault marchand de vin de Pont-aux-Moines, (qui en 1820 vient de faire construire l’imposante maison aujourd’hui située 61 place de l’Écluse), de 8 pièces de vinaigre blanc en 1829, 12 pièces en 1830, 24 pièces en 1832 (soit 55 hl), 20 pièces en 1833, 16 pièces en 1838 et 10 pièces en 1839. Il en vend également à Courtin-Ligneau situé Quai Neuf à Orléans, à raison de 22 pièces en 1839 et 38 pièces (soit 87 hl) en 1841. Ces deux négociants étant visiblement en famille puisque les 24 pièces vendues à Ligneau-Béraut le 22 janvier 1832 sont livrées Quai Neuf à Orléans. Pierre-Claude Benardeau approvisionne d’autres marchands de vin et vinaigriers d’Orléans, tels que Frinault-Belthoise ou Coudière-Fauve (tous deux installés faubourg Bannier), ainsi que Joseph Brouard à Saint-Jean-de Braye, Philippe Merlin-Maugé à Chécy ou Clément à Mardié.

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Nouvelle maison Benardeau, 1 rue du Bourg - 1850 (Coll. J.F. Benardeau)

Marc et pains de lie

 Afin de faire du vinaigre ou de l’eau de vie, il lui arrive d’acheter ou de troquer du « vin de lie », c’est le cas en 1824 avec la Veuve Rouard ou en 1841 avec Henry Leclerc, mais il peut aussi vendre le sien comme il le fait à Baptiste Boitard en 1837 ou en 1838, pour un volume de 5 pièces (11,4 hl). C’est d’ailleurs à ce même distillateur local qu’il rétrocède de grosses quantités de marc : en 1837 celle de 108 pièces de vin, en 1838 celle de 80 pièces, en 1839 celle de 72 pièces, en 1841 celle de 95 pièces. Bien entendu, sa propre eau de vie est commercialisée. Ainsi, en 1829 il en vend une pièce à M. Herbets demeurant faubourg de Bourgogne à Saint-Jean-de-Braye, en 1830 un quart (114 l) à Clément de Pont-aux-Moines et en 1831, une autre pièce à M. Martin maître tailleur à Orléans.

Pierre-Claude Benardeau fait aussi le commerce des « pains de lie ». Ceux-ci sont composés de lie séchée et compactée qui est alors utilisée par les chapeliers. Le principal et fidèle client de Benardeau est un certain Fafet-Duhamel, revendeur qui se trouve rue Porte-Saint-Jean à Orléans. Ces « pains de lie » lui sont livrés régulièrement : 200 en 1829, 444 en 1830, 386 en 1834, 110 en 1835, 117 en 1839 et 419 en 1841.

 Blé, avoine, seigle, orge, trèfle et Luzerne

 Sur ses terres Pierre-Claude Benardeau cultive du trèfle, de la luzerne, du sainfoin qu’il vend la plupart du temps, sur pied, à ses vignerons. Il récolte aussi des céréales qu’il revend ou troque, les unités de capacité utilisées étant la poche, la mine, la mesure ou le boisseau.

Pierre-Claude Benardeau négocie plus généralement son grain auprès des meuniers de Bou : Constant Dufour-Rouard du moulin des Bordes (70 mesures d’avoine en 1826, 3 hectolitres d’avoine en 1848), Vrain Aubert-Boitard, du moulin de Saint-Marc (50 mesures de blé et 9 mines d’avoine en 1827, 53 mesures d’avoine en 1839, 51 mesures d’avoine en 1840) et François Simon-Aubert, du moulin des Fosses-Nées (29 mesures d’avoine et 25 double-boisseaux d’avoine en 1843). C’est ce dernier moulin qui sera emporté par la crue de 1866.

Les mesures ne sont pas identiques d’un lieu à l’autre, ainsi le 14 janvier 1826 on peut lire « J’ai vendu à Nicolas Cordier de Darvoy quarante six boisseaux d’avoine, mesure de Jargeau, qui font quinze mesures et un boisseau ». Le boisseau de matière sèche valant, à Jargeau, 7,98 l cela représenterait donc 367 l. L’usage du système métrique n’ayant été généralisé qu’à partir de 1840, il est parfois bien difficile de savoir à quelles mesures fait précisément référence Pierre-Claude Benardeau. Ainsi, en 1840 la vente au profit d’Aubert-Boitard, porte en mention: « 51 mesures d’avoine à la mesure nouvelle qui font 40 mesures à l’ancienne mesure ». En 1880, la mine correspond normalement à 6 boisseaux, mais dans l’annuaire d’Orléans de 1830 il est précisé que « le boisseau ou quart de mine » vaut 8,40 l et donc, que la mine vaut 34 l. Quant à la poche, d’après Daniel Moreau (1960), elle vaut localement 5 boisseaux. Le boisseau étant, selon lui, de 19,50 l, la poche équivaudrait donc à pratiquement un hectolitre. À remarquer : le 6 juin 1841, Pierre-Claude Benardeau échange à Aubert-Boitard, meunier mais également boulanger, 38 mines de blé contre 190 pains, à « 5 pains la mine ».

Informations diverses

 Les affaires communales transparaissent quelquefois dans les comptes de Pierre-Claude Benardeau. Le 15 mai 1833, il paye par exemple la somme de 5 f à Louis Delarue de Mardié pour « 80 leçons de tambour montrées à Napoléon Fouqueau ». Il vend fréquemment, à un certain Jenrasse, du papier « à extrait » (mai 1823) ou nécessaire à la transcription des mariages. Quatre d’entre eux ont lieu en 1827 dont Jaffeux-Aubert (le 17 juillet) et Maupillé-Chariot (le 10 septembre). La feuille de papier varie de 8 sous (0,40 f) à 1 f 7 sous (1,35 f) !

Le 1er mai 1831 et le 1er mai 1833 il fournit à la commune un quart de vin rouge pour « la fête du roi Philippe ». Louis-Philippe 1er fut roi des français d’aout 1830 à février 1848.

Nous y retrouvons aussi quelques traditions locales. Ainsi, le 12 juillet 1824 et le 10 juillet 1825, Pierre-Claude Benardeau fournit à son beau frère et à sa mère qui habitent Mardié, « pour 3 francs de poisson pour la Saint-Martin ». Ceci nous permet de constater qu’à cette époque la Saint-Martin de Mardié se fêtait le 4 juillet (date de l’élection de saint Martin à l’épiscopat) et non le 11 novembre comme dans de nombreuses communes.

Outre les négociants en vin et vinaigre et les 4 meuniers déjà cités, les professions de plusieurs personnes vivant à Bou sont mentionnées dans ce manuscrit : Sébastien Parateau le maçon, Jean Persillard le marinier, Chariot le cordonnier, Alfred Dufour le boucher, Boitard et Cordier les tonneliers, Pierre Simon le passeur, Claude Sevin le jardinier, Marie-Anne Aubert l’épicière, Jean Orillard le cabaretier, Charles l’instituteur, ainsi que celles de nombreuses autres extérieures à la commune : Murette-Martin menuisier, Auguste Daumin sabotier, Croyer vitrier et Durand notaire à Jargeau, François Boitard fondeur de suif, Mrs Martin et Moulin tailleurs d’habits à Orléans, Maubailly arpenteur et Moulé cordonnier à Chécy, Denis Paris aubergiste et Louis Bougereau batteur en grange à Darvoy, etc.

 

Christian CHENAULT (janvier 2016)